5 février 2013

Depardon encore

Virandeville (Manche) hameau Baudretot, février 1980

Je viens de revoir Profils paysans, la trilogie rurale que Raymond Depardon a créée sur dix ans, de 1998 à 2008. J’avais vu ces films à leur première diffusion. J’en avais gardé un grand souvenir, bien que la nostalgie des temps enfuis ne soit pas ma tisane du soir. J’y ai retrouvé la même impression, plus fortement perçue cette fois, un film fait par Depardon pour lui-même, pour apaiser sa culpabilité de ne pas avoir pris la succession de son père agriculteur, sa souffrance d’avoir brisé l’enchaînement des générations paysannes et d’avoir abandonné la ferme du Garet. Ce film a été fait pour effacer le temps écoulé, revenir aux souvenirs d’enfance.
J’y ai aussi vu ce que j’avais oublié, ou pas remarqué, quelques faiblesses techniques qui ne cadrent pas avec l’image que j’ai de Depardon. Des lignes d’horizon qui tanguent, des lumières mal équilibrées jusqu’à la surexposition, des mouvements de caméras brutaux pour rattraper un personnage qui sort du champ. Dans les commentaires accompagnant le film, Claudine Nougaret et Raymond Depardon expliquent ces pailles par l’urgence de s’adapter à des situations imprévisibles avec une équipe réduite à leurs deux seules personnes. Je comprends ces problèmes, et, au final, ces défauts importent peu, le film est au-delà de ses quelques faiblesses techniques. Plus déroutant, lorsqu’on regarde les trois opus dans la foulée est le changement de format dans le troisième, le passage du 4/3 au 16/9e déroute la vision.

Normandie, fin d'hiver 1979/1980

Ce film, qui n’en est pas un, ni trois, aligne des morceaux de vie d’exclus, de marginaux, et, pour certains de déclassés sociaux, déclassés par le lieu où ils vivent, l’âge qui les gagne, par la marginalité géographique de ces mondes violemment austères du Massif central, marginalité généralement subie, occasionnellement choisie. Ces personnages sont filmés en empathie, avec une admiration, une affection, qui effacent toutes les normes du reportage, du documentaire. Ils sont filmés en dehors de toute cohérence de lieu, de temps et de personnages. Il n’y en a pas davantage dans le jeu de Depardon, passant du commentaire off à l’intervention directe dans la conversation. Des conversations toujours terriblement pauvres, banales, ordinaires. Il n’en sort rien, que la banalité répétée de vies répétitives. Depardon enferme ses interlocuteurs dans leur statut, statue, d’archétypes d’un monde fini transformé en paradis de l’enfance perdue.
Ce film n’ouvre aucune fenêtre vers la lumière. Il est magnifique par ses horizons géographiques, et crépusculaire par ses horizons humains.

Normandie, fin d'hiver 1979/1980

j’ajoute les renvois aux commentaires que j’ai commis sur les autres expositions de Raymond Depardon: http://uneimagejuste.blogspot.fr/2013/11/depardon-nest-pas-mort.html (novembre 2013, au Grand Palais, la photo couleur de Depardon); http://uneimagejuste.blogspot.fr/2010/10/depardon-une-certaine-vision-de-la.html (Depardon, une certaine vision de la France, exposition à la BNF nouvelle à l’automne 2010, une vision d’une France réelle, celle qui a été délaissée par les évolutions économiques et sociales de ces cinquante dernières années, une vision à la Depardon, des paysages français sans Français)

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