16 juillet 2016
De retour des Rencontres photo d’Arles
Arles, hôtel Ibis, un nuage dans le ciel, 5 juillet 2016
Les fans de Jacques Tati échoués à Arles, s’il y en a, seront subjugués par l’hôtel Ibis, où j’ai posé mon sac par un hasard de l’amitié. Tout semble sorti de Playtime dans cet immeuble caractéristique de l’architecture industrielle des années 60/70. Totalement étranger à son environnement, à tout, même à ses clients à qui il ne propose que des clichés standardisées des années de consommation folle, il est planté dans un décor composé sur la destruction du paysage provençal remplacé par un accumulation de produits de la sous-modernité des Trente glorieuses, quatre-voies, zone industrielle, terrain vague, où on a logé, ou se sont installés, des Rroms. A l’intérieur, tout est faux, tout est toc, sauf le personnel, qui résiste au moule Ibis de toute sa vitalité méditerranéenne. J’ai été fasciné par la salle des petits déjeuners, son mobilier en plastique coloré, sa terrasse où je consommais de l’alimentaire industriel dans l’odeur de caoutchouc brûlé venant du camp de Rroms au son des poids-lourds polonais traçant leur route sur la quatre-voies voisine. Fasciné par ses machines à servir des produits qui semblaient sortir d’une usine chimique allemande de l’époque du DTT triomphant (même le jus d’orange avait un arrière-goût que j’ai imaginé être celui de la benzine).
Arles ne fut cela que marginalement, heureusement. Mon séjour, ce fut, d’abord, le choc attendu de la lumière, cette prodigieuse lumière provençale, et de la chaleur, contrastant si brutalement avec la grisaille parisienne et la pluie et la fraîcheur normandes que je venais de quitter.
J’ai fait immédiatement deux belles rencontres en ce lieu qui prétend n’exister que par elles. Celle, physique, de Marc Barbey, collectionneur et promoteur passionné de Manfred Paul, et de quelques autres photographes allemands inconnus des Français et de la plupart de leurs concitoyens, présent en dehors de la programmation officielle, dans une FotoHaus temporaire. Convaincu, convaincant, sûr dans son goût, l’homme m’a plu autant que les oeuvres qu’il présentait.
La deuxième rencontre fut celle du Japonais Eikoh Ozohe, contemporain et ami de William Klein, exposé avec lui sur le thème du bunto à la chapelle du Méjan. La série de Klein, aux allures de rafale photographique, n’est pas très intéressante. Le tri des bonnes photos de Klein a été fait par lui-même depuis longtemps. Rajouter des photos sans caractère à celles qui sont déjà connues ne sert à rien. D’autant que la comparaison avec Eikoh Ozohe, que je ne connaissais pas, dont les images sont très fortes, très construites, dessert Klein, dont je précise qu’il est pour moi, définitivement, un grand photographe.
Le soir, j’ai pu m’attarder un peu au vernissage suisse, aux ateliers Luma-SNCF, avant que mon ami A, avec qui j’ai fait étroitement équipe toute la semaine, ne m’invite à déserter les lieux pour dîner en tête à tête en ville. Nous avons évité le Forum, dont je gardais un glorieux souvenir, (moins pour la qualité des repas qui y sont servis que pour celle des convives avec qui nous les avons partagés) et je l’ai regretté. J’aurais préféré dégrader la qualité de mon dîner et savourer des Rencontres nocturnes.
Mardi, journée entière aux anciens ateliers de maintenance de la SNCF. Ces bâtiments qui semblaient abandonnés lorsqu’ils étaient squattés l’été par les Rencontres photo présentaient alors des expositions au kilomètre. J’y ai vu de belles choses au fil des années. Ils deviennent l’un après l’autre des locaux d’exposition de la Fondation Luma, qui les a rachetés, et fait construire sur le même terrain, par le torturé Franck Gehry, un immeuble en hauteur aussi ambitieux dans son dessin architectural que dans son dessein écologiste (j’espère que le premier sera plus au service du second que son frère, l’immeuble de la Cinémathèque française, ex centre culturel américain, à Paris, qui ne m’a pas convaincu de l’efficacité des circonvolutions architecturales de Gehry à servir la culture).
La mutation de ces ateliers SNCF entièrement remis à neuf bouleverse l’image des Rencontres photo. Autrefois déglingués, proches de la ruine, insupportables de chaleur, ils s’habillent de ce décor passe-partout commun à tous les lieux d’exposition européens. Il me semble sortir d’Arles lorsque j’y entre. Sinon, la pratique est toujours la même, il y a des images, beaucoup d’images. J’ai bien aimé certaines, notamment les photos d’Angleterre des années 70 de Peter Mitchell (en couleurs, dans ce monde ou le noir et blanc était alors très dominant, c’est à noter) avec leurs commentaires sous humour, acide, anglais, parfois pas accessibles du fait des références très britanniques (et datées, d’époque) de Mitchell, incompréhension qu’une traduction littérale n’aidait pas à lever. Je les ai vues avant celles de MacCullin, qui les ont précédées d’une vingtaine d’années. Le même monde, ou presque, et deux regards très différents, l’empathie tragique dans ce qu’elle a de plus noble avec MacCullin dans des noirs magnifiques, l’empathie ironique en couleurs à la peine avec Mitchell.
Je retiens aussi l’exposition hommage à Hara-Kiri, qui laisse pantois par son mauvais goût revendiqué. Hara-Kiri ne pourrait plus exister aujourd’hui. Il serait assassiné au bazooka de la morale compassionnelle par les fesses serrées qui nous gouvernent médiatiquement.
Le soir, je suis allé au vernissage des éditeurs à la Bourse du Travail. Des éditeurs français, assez peu argentés, le buffet n’était pas suisse comme la veille, le vin rosé de pays sortait du cubi posé sur des tréteaux. Mais prolifiques dans leur offre et généreux dans leur discours.
Mercredi, journée un peu creuse sous une très belle lumière, commencée avec l’expo McCullin, qui justifie à elle seule la visite à Arles. Tirages exceptionnels, notamment les plus récents, ceux des paysages. A donner envie d’aller passer l’hiver au fond de la campagne anglaise. Pour moi qui connais la vie hivernale de la campagne normande, ces photos sont iréelles.
Paraître après McCullin relève de l’impossible et je n’ai pas été ému par les expositions visitées ensuite. Après coup, les scans de visages de Katerina Jebb (au musée Réattu) ressurgissent de la trop forte pénombre dans laquelle ils sont plongés, aventure aussi absurde techniquement que séduisante esthétiquement.
Ce jeudi matin, piscine, soleil. Je n’ai pas envie de retourner voir des expos. C’est mon dernier jour et je veux profiter de la lumière.
En fait, je vais voir des expos toute la journée. Le matin, je parcours au couvent Saint-Césaire l’alignement des photos de Malick Sidibé et d’autres photographes africains de sa génération. C’est très bien, mais je ne sais plus m’en émouvoir de les avoir trop vues.
A l’église Saint-Blaise, vidéo de PJ Harvey et Seamus Murphy. C’est singulier. Porté par la voix pure de l’une et les images justes de l’autre, l’association fonctionne bien.
Je n’ai rien apprécié de ce que j’ai vu dans cet ensemble restauré un peu brutalement qu’est l’espace Van Gogh. Y étaient exposés des noirs et blancs de photographes historiques américains. Dont Sid Grossman, aux photos un peu poussives, très statiques, pas à la hauteur de l’hommage qui lui est rendu.
L’après-midi, nous poussons jusqu’aux gares (SNCF et routière, elles sont voisines) voir Ground Control, présenté dans d’autres hangars inutilisés de la SNCF. Ce ne sont plus les photos africaines en noir et blanc des années 60 du délicieux Malick Sidibé, mais des images très colorées, très chargées, actuelles, réunies sur la thématique du cinéma, notamment nigérian, dans une moitié des ateliers. C’est brutal, drôle, documentaire.
L’autre moitié du bâtiment présente un ensemble de photos sur les Ovnis, que mon ami A apprécie, mais auquel je ne suis pas sensible et que je survole en doutant toujours après coup de leur existence. La chaleur est difficilement supportable. Dans la cour, l’ombre épaisse des muriers protège de la lumière absolue de l’été, sans en isoler. La paix aussi est presque absolue.
Soirée au nouveau lieu que sont les Papeteries Estienne, de l’autre côté du Rhône, un ensemble industriel abandonné, un de plus, récupéré pour la soirée par les Rencontres. Il n’y a rien à y faire jusqu’à la nuit, et nous sommes nombreux à faire ce rien. La nuit venue, des écrans projettent des successions de travaux. Je n’ai pas tout regardé. J’en ai vu des très bons. La photo continue à exister.
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