9 octobre 2013

Antoine D’Agata photographe de l’errance

J’ai dit il y a quelques mois tout le bien que je pensais du travail d’Antoine D’Agata (voir sur ce blog, Antoine D’Agata ouvre les portes de l’enfer, 22 mars 2013).
Ce photographe a si intimement lié son sujet, les prostituées mexicaines, à une écriture photographique particulière, le noir et blanc bougé et graniteux, qu’il a créé un style de reportage universellement reconnu. Il a utilisé les contraintes de la pellicule argentique dans des espaces peu éclairés comme un outil magnifiant les relations, intenses jusqu’à la violence, des prostituées avec leurs clients. Il y a une perfection visuelle dans ses flous, une perfection qui n’est pas gratuite (le noir et blanc se prête à la paresse esthétisante), mais justement efficace dans son propos documentaire.
L’arrivée du numérique a repoussé les limites de la photographie de la nuit humaine et rompu cet équilibre parfait de l’image et de son sens. Antoine D’Agata n’a pas triché techniquement. Il a poursuivi son exploration, ni dépressive, ni moralisante, de la marginalité, monde habituellement saturé par de bon sentiments et de médiocres images, en renonçant à l’illusion technique sans enlever de force à ses images.
Il a prolongé son regard sur les sociétés marginales, ces sociétés à clichés, en le portant sur les migrants. Le Mucem marseillais propose dans l’ancien Fort Saint-Jean une nouvelle présentation de ce travail. Prostituées, migrants, la proximité des situations est plus forte que l’association des deux mots ne le laisse penser, ces êtres ayant en commun une vie à la marge d’une société d’où ils sont socialement effacés et médiatiquement surreprésentés au gré de gesticulations politiques à usage national.

La mise en scène est spectaculaire. C’est très visuel, saisissant, même si cette composition ne surprend pas après celle du Bal puisqu’elle fonctionne sur les même logiques de construction. Mais le résultat n’est pas le même. Au Bal, la relative exiguïté du lieu d’exposition, que j’ai critiqué en d’autres circonstances, rend service à l’image alors qu’elle lui nuit au Fort Saint-Jean. Murs trop haut, espace trop vaste, éclairage trop mesuré, ces photos cessent d’être visibles indépendamment les unes des autres. Ces hommes se trouvent rejetés dans l’anonymat d’où D’Agata les a extraits. L’exposition fait masse, on en comprend le but, montrer la masse des migrants, mais elle déshumanise chacun des humains qui sont photographiés en ne permettant pas de les distinguer clairement. Elle renvoie ainsi ces êtres à leur statut d’étrangers, anonymes, vaguement coupables, indésirables, identiques. La série trouve là sa limite. Elle tue chacun de ceux qui la composent pour ne proposer qu’un alignement collectif.

L’exposition présentée au Mucem s’est achevée le 23 septembre. Je n’avais pas mis en ligne ce texte faute d’avoir trouvé le temps de le relire. Il me semble qu’il y a toujours un sens à saluer ce travail, même s’il n’est plus visible et quelle qu’ait été l’imperfection de sa mise en scène.

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