7 avril 2014
Martin Parr, un Paris de trop
La MEP, Maison européenne de la photographie consacre sa principale exposition du printemps à Martin Parr. Paris par Parr, le titre est bien en phase avec l’image que l’on attend du photographe.
Martin Parr fait partie des photographes grand public, de ces hommes dont les images ont franchi la barrière du milieu professionnel. Ses photos de touristes si ordinaires, si ridicules, au pied des Pyramides sont entrées dans l’imaginaire commun.
Martin Parr est aussi un photographe reconnu par les institutions (cette exposition en est la preuve). C’est un artiste complet, consacré.
Son parcours est atypique. Après un début professionnel ordinaire de photographe d’actualité, il a trouvé son style en exploitant l’un des traits les plus communs et les plus sympathiques de sa culture anglaise, l’humour. Un humour raisonnablement sarcastique, qu’il a exclusivement exercé à l’encontre de ses concitoyens touristes, avec un succès qui n’a pas tardé.
Sa notoriété a débouché sur diverses commandes, que Martin Parr a honorées avec une réussite très variée. A Paris, il a sévi à la Goutte d’Or. J’ai commenté cette exposition en son temps: http://uneimagejuste.blogspot.fr/2011/05/martin-parr-la-goutte-dor.html.
Plus récemment, Martin Parr s’est vu attribuer une commande plus large par la MEP, sur les Parisiens. C’est cette série qui nous est présentée, enrichie de quelques clichés de celle de la Goutte d’Or. Les visiteurs qui aiment Martin Parr ne seront pas déçus. Ou le seront beaucoup.
Le ver était déjà dans le fruit à la Goutte d’Or, où Martin Parr n’avait pas osé faire de l’humour. Je comprends qu’il soit difficile, quand on est Blanc, occidental, homme de gauche, chrétien, défenseur des droits de l’homme (Martin Parr doit bien adhérer à l’un ou à plusieurs de ces types sociaux,) de se moquer des Arabes et des Noirs, gens que nous avons exploités, méprisés, dominés, et envers qui chacun de nous ressent une dette morale imprescriptible, même s’il s’agit d’actes qu’il n’a pas personnellement commis.
L’efficacité de l’humour britannique réside justement dans sa capacité à rire des conventions, même les plus morales, surtout les plus morales. Et ne pas appliquer à ses interlocuteurs arabes et noirs les règles qu’on s’applique entre soi, c’est déplaisant, c’est les considérer comme différents de nous, inférieurs puisqu’ils n’ont pas droit d’être tournés en dérision.
Martin Parr tente de contourner un peu maladroitement cette faiblesse. Il recycle deux photos de la Goutte d’Or en les inscrivant dans le contexte de sa nouvelle exposition, c’est-à-dire en invitant à changer de lecture (on ne le perçoit que lorsqu’on a vu l’exposition à la Goutte d’Or), ou à en adopter une différente (si on ne l’a pas vue). Ainsi un embouteillage de derrières musulmans sur la chaussée devient sujet à sourire, quand il n’était quelques mois plus tôt que la preuve d’une réalité sociale inacceptable, le manque de lieux de prière pour les musulmans à Paris.
Le reste, l’ensemble, c’est du Martin Parr. Ou cela ressemble à du Martin Parr.
J’avais écrit dans mon hommage à Anders Petersen que je comprenais pourquoi Henri Cartier-Bresson avait arrêté la photographie et pourquoi William Klein aurait dû l’arrêter: http://uneimagejuste.blogspot.fr/2014/01/anders-petersen-si-proche.html
J’éprouve la même impression devant cette exposition à la MEP, la sensation que Martin Parr a gardé ses pratiques professionnelles, mais qu’elles sont vidées de l’esprit qui leur donnait une vie. Techniquement, il n’y a pas de différence: gros plan, coup de flash énergique, peu de profondeur de champ, c’est du Parr. Mais le regard ironique est laborieux.
En regardant ces photos, j’étais à la peine et j’en avais pour lui, parce que Martin Parr est quelqu’un que j’aime bien.
Paris, de Martin Parr, Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, Paris 4e. Jusqu’au 25 mai. www.mep-fr.org
Grand Paris, de Martin Parr, éditions Xavier Barral, 128 p., 40 photos couleurs, 35 €.
PS. Un mot sur deux des expositions qui cohabitent à la MEP avec celle de Martin Parr.
L’une rend hommage aux deux paparazzi Bruno Mouron et Pascal Rostain.
Son sobre titre donne toute la mesure et la limite de son ambition. Famous est une série de portraits de stars (personnages connus du show-bizz, milieu humain dont l’essentiel de l’activité est la mise en scène permanente de soi-même). Elle est intéressante pour deux raisons. Elle montre qu’on peut prendre des photos toute sa vie sans avoir aucun sens photographique. Rien n’est construit, réfléchi. Ces images ne sont pas au degré 0 de la photographie puisqu’elles sont nettes, ou à peu près nettes, mais au degré 0,5. La prise de vue n’a qu’un but, et c’est la deuxième évidence de cette présentation: montrer des gens connus qui saturent déjà les médias de leur image. C’est quand même fascinant, cette obstination à prendre des photos, et à regarder des photos puisqu’il n’y a pas de paparazzi sans spectateurs, de gens que tout le monde connaît, cette attirance pour la saturation.
L’artiste (suisse, nous dit immédiatement la présentation de cette exposition sans expliquer pourquoi elle attache autant d’importance à cette nationalité) Luciano Castelli s’est photographié en drag queen sous toutes les coutures (quand il était habillé) de 1973 à 1986. Il l’a fait dans l’air de son temps, avec les supports techniques à la mode dans le milieu de l’art de l’époque. C’est ça, et seulement ça, qui est présenté, cet homme-femme de face, de dos, debout, assis, couché, culbuté cul par dessus tête.
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