2 novembre 2012

Images et société

Comment concilier le droit à l’anonymat auquel je suis profondément attaché et mon désir de raconter le monde ? Je me pose cette question tous les jours depuis trente ans et je n’ai toujours pas trouvé de réponse à cette interrogation aussi vieille que la photo de reportage.

Ce monde que je photographie est moins constitué des lieux que je traverse que des gens que j’y rencontre. Comment le raconter sans ses acteurs ? Quelle que soit la beauté d’un paysage, c’est un lieu vide. Il n’y a pas de sens à ma curiosité si elle n’interroge pas d’abord mes semblables. Parfois, je demande l’autorisation de photographier ces vies qui passent, certaines de mes photos témoignent que des gens acceptent d’être photographiés par un inconnu. Je suis rarement éconduit, mais régulièrement confronté à la question fondamentale à laquelle je ne sais pas mieux répondre aujourd’hui qu’il y a trente ans. Pourquoi photographier ? Pourquoi photographier cette personne ? Et pour quelle publication ? Dire que je photographie des gens sans aucun projet précis est impossible à argumenter. Dire que c’est pour mettre dans mon blog, ce qui n’est pas assuré, c’est renoncer à être crédible. Dans la vie, il faut des explication simples et rationnelles, et dire la vérité, que je photographie les gens par amour de l’humanité, n’en est pas une.
Je vole donc, pour l’essentiel, les images de mes semblables. Et je le fais avec embarras parce que je n’aime pas faire cela. Le problème, je le répète, c’est le sens de ce geste qui saisit l’instant et l’immortalise (parfois), au moins le fige, lui donne une fixité et une durée. Il me semble évident, naturel, bienvenu de dérober l’image de son semblable lorsque je regarde des expositions photos. Il ne l’est pas du tout lorsque je suis le photographe face au photographié. Et ce trouble devant mon geste est devenu plus intense encore avec la généralisation de l’image immédiate. Alors que tout le monde se met en scène en ligne, et met ses proches sur le Net, mon embarras à le faire moi-même est de plus en plus grand.

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