22 juin 2012
L’Angleterre prolétaire des années soixante-dix au Bal
Le Bal, lieu d’exposition qui n’est pas le plus fréquenté de Paris, présente une rétrospective de l’Anglais Chris Killip, dont je ne connaissais pas le travail. Quelques dizaines d’images (l’espace d’exposition est limité), c’est peu pour une vie de photographe. Cela impose de saupoudrer, ce qui n’a pas été fait, ou d’orienter le regard, ce qui semble avoir été le choix retenu avec cette série de photos en noir et blanc des années soixante-dix et quatre-vingt. J’invite à aller les voir, et à lire l’excellente introduction à l’exposition due à David Campany, même si je la conteste largement en ce qu’elle présente Killip comme une sorte d’extra-terrestre photographique, sorti de nulle part, ou presque, auto inventé après avoir vu des images de Paul Strand et Walker Evans. Pour moi, Chris Killip est un photographe social, héritier du Don Mac Cullin photographiant l’Angleterre misérablement ouvrière des années cinquante. Ses photographies en noir et blanc montrent la même classe prolétaire, celle d’avant le grand basculement tatchérien dans le chômage et la précarité, installée dans un moment qui semblait sans horizon, mais aussi sans limite. Elles disent un temps de l’histoire d’une Angleterre pas très éloignée de celle de Dickens, aux rapports de classes figés, encore identifiée culturellement et politiquement à sa classe ouvrière active et pauvre. Elles montrent aussi le début de l’implosion de cette classe, sous les coups du tatchérisme, avec la grève des mineurs du début des années quatre-vingt, qui boucle ce récit.
Ces photos sont datées et intemporelles et je ne crois pas faire plus juste compliment. J’aime leur équilibre. Elles n’ont pas la sobriété accablante des images, contemporaines, de David Goldblatt jetant au regard la violence extrême de la société sud-africaine se mettant en scène dans l’apparence d’une inégalité paisible. Elles n’ont pas non plus la densité de celles de Don Mac Cullin, mais il n’est pas déshonorant de ne pas être tout à fait à la hauteur d’un tel maître.
Je les rapprocherais volontiers de celles du Français Henri Salesse, photographe de la Reconstruction récemment sorti de l’ombre, la dimension visiblement politique en plus. Mais cette dimension politique est inhérente à la société anglaise, a contrario de la nôtre qui était une société d’ascension sociale quand l’Angleterre est une société d’enfermement social. L’écart de violence politique tient donc autant à la société qu’au photographe. J’ajoute que Henri Salesse était un photographe de l’immédiat après-guerre, travaillant pour un ministère, celui de la Reconstruction, alors que Chris Killip est un photographe indépendant d’après 1968, qui n’a pu ignorer la déflagration politique de cette année-là, même si l’Angleterre n’a pas été touchée par l’explosion, son big-bang culturel arrivant plus tôt avec les Beatles et les Rolling Stones, son big-bang social plus tard par le train de (l’école de) Chicago. Les deux hommes ont donc un parcours très différent, et il n’en est plus que remarquable que leurs images donnent à voir la même humanité d’êtres si communs qu’ils en sont invisibles.
Cette belle rétrospective est chargée de sens politique (comment laissons-nous, comment avons-nous laissé faire cela?) tout en évitant toute référence au politique. J’ai noté, et cette attention est une interpellation de David Company, que Bobby Sand était présent dans le paysage, pris à partie dans un bombage sur une photo d’ensemble immobilier délabré prise en plan large, avec humains en premier plan. Je ne comprends pas qu’on puisse parler de l’Angleterre de ces années-là en occultant le conflit nord-irlandais. Que signifie ce silence?
Pour mémoire, le Bal présente aussi un film de potache de la même époque, drôle cinq minutes (il en dure douze) de John Smith, intitulée The girl chewing gum. Il n’était pas indispensable de le sortir de sa boîte et le visiteur peut s’abstenir de le voir. Mais il peut aussi le regarder.
Chris Killip, What happened, Great-Britain 1970 1990, jusqu’au 19 août, 6 impasse de la Défense (avenue de Clichy), 75018 Paris.
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