13 septembre 2012

Claude Nori, l’éternel adolescent

La MEP, Maison européenne de la photographie, présente actuellement un exposition consacrée à Claude Nori, sous le double aspect du photographe et de l’éditeur. Une exposition qui m’a enchanté, et même enthousiasmé.

Claude Nori est un bad boy de la photographie. Dans ce petit monde, qui est peu narcissique, ce qui est exceptionnel dans le domaine de l’art (mais la plupart de ses acteurs ne se voient pas comme artistes), Claude Nori a su, sans l’avoir voulu assurément, tant le personnage est délicieux, susciter des rancoeurs et des inimités dignes du monde de l’architecture, où les egos se percutent d’autant plus violemment que les enjeux financiers sont énormes, ce qui n’est vraiment pas le cas de la photographie, art pauvre, prolétaire. Claude Nori est ignoré par une bonne partie des professionnels de la photo qui le connaissent tous personnellement, expulsé du champ de la photographie. Il est un personnage en creux, que tout le monde connaît, mais dont personne ne veut parler, ne veut laisser savoir qu’il le connaît, pire qu’il l’estime.
N’étant pas de ce monde, je ne peux que supposer que son activité d’éditeur failli a dû favoriser cette amnésie collective, que l’exposition en cours (réalisée avec les Rencontres photo d’Arles) vient contrebalancer.

En France, je ne vois pas quelle autre maison que Contrejour a pu peser autant sur le statut de l’image et la reconnaissance des photographes qu’elle a fait connaître ou reconnaître par dizaines, et à juste titre. Contrejour a fini au pillon, d’autres tentatives d’édition, derrière, ont également capoté. Cela peut créer des rancunes et des inimitiés, et faire de Claude Nori le pendant noir de Patrick Le Bescont et de ses éditions Filigranes, qui, avec 430 titres parus, constatent l’état photographique du moment sans lui apporter de reconnaissance, ni de hiérarchie.
Dans les années 70 et 80, Claude Nori a fait apparaître des photographes aussi honorables que Bernard Plossu, Mario Giacomelli, Luigi Ghirri, authentiques auteurs d’oeuvres photographiques, toujours identifiables, dont le travail s’est inscrit dans le temps sans que l’image ait vieilli. Ses multiples éditions, le foisonnement de sa vie d’éditeur, sont largement représentés à la MEP, plongeant le visiteur dans un monde totalement disparu, lui permettant de le saisir dans son ampleur et sa richesse. Un long monologue en vidéo de Claude Nori, diffusé en boucle, complète cette proposition de récit historique.

L’autre aspect de l’hommage que la MEP consacre à Claude Nori, aussi passionnant, est la présentation de son travail photographique personnel, qui est, dans une constance absolue au fil des décennies, un hymne éperdu à l’adolescence, un chant d’amour permanent aux amours adolescentes sous le soleil de l’été. Il y a une qualité esthétique permanente, identifiable jusqu’à être iconique parfois, dans les images d’été de Claude Nori que l’exposition restitue parfaitement.
On ne peut pas ne pas penser à Raymond Depardon dans ce rapport légèrement ambigu à la beauté féminine adolescente qu’entretient sans remords Claude Nori (je dis légèrement parce que Claude Nori construit ce rapport, l’exprime, dans la légèreté de l’été). A contrario de Depardon, également fasciné par les jeunes, très jeunes femmes, pendant des décennies, mais qui n’a exprimé son chant d’amour que dans une lamentation répétée sur ce qui aurait pu être et n’a pas été, Claude Nori claironne sa passion. Les étés italiens de Claude Nori, c’est le pendant absolu des fiancées de Saïgon de Depardon. Raymond Depardon s’est libéré de sa fascination en la faisant porter par son semblable, mais beau, mais jeune, Luc Delahaye, dans un Paris filmé de terrasse en terrasse de café parisiennes, au long d’une nuit sans fin. Luc Delahaye traîne son désir de femme en femme, terrassé, désespéré par ce défilé de beautés juvéniles également désirables, également accessibles, mais impossibles à joindre, à rejoindre, à enlacer parce que chacune est absolue tout en étant la suivante et la précédente d’une autre également désirable, absolument désirable. Le film est un autre chant, funèbre, à l’amour, à l’impossibilité des amours adolescentes après l’adolescence. Magnifique. Décourageant.
Claude Nori n’a pas réalisé de film pour sortir de cet envoutement. Le film d’amateur qui est projeté à la MEP, au contraire, accentue l’impression d’une fascination sans limite pour l’adolescence féminine et les amours enfantines. Quant aux textes, ils sont d’une rare clarté et honnêteté, vrais compléments aux photographies.

Claude Nori, éditeur et photographe, Maison européenne de la photogaphie, 5 rue de Fourcy, 75004 Paris, jusqu’au 4 novembre 2012.

Ces autres journaux de voyage pourraient vous intéresser

De retour des Rencontres photo d’Arles

Retour sur les Rencontres d’Arles : panorama des expositions, découvertes et tensions du festival. L’auteur analyse les tendances curatoriales, œuvres marquantes et dialogues entre générations, en soulignant les temps forts ainsi que certaines réserves esthétiques observées.

Lire la suite »

Bonnard à Orsay, l’exposition de l’été à rater

La présentation de Bonnard au musée d’Orsay invite à reconsidérer sa palette intime et ses compositions domestiques. L’accrochage met en valeur la couleur, la matière et la modernité de son regard, mais l’auteur interroge le parti pris muséographique et l’impact sur la lecture de l’œuvre.

Lire la suite »