24 septembre 2012

Charles Fréger, l’uniforme sans uniformité

Charles Fréger, dans l'uniforme qu'il a créé, devant sa série Steps.

Le Point du jour, centre d’art éditeur, à Cherbourg, présente Seconde peau, une exposition de photographies de Charles Fréger. Elle m’a fasciné. Le personnage Fréger aussi.

Charles Fréger est connu comme le photographe des majorettes, des légionnaires et des marins d’Etat, statufiés dans leur uniforme, enfermés dans cette tenue qui semble les dominer, dans l’uniformité du garde-à-vous que le photographe leur a imposé. Un uniforme qui peut être minimal, comme le bonnet des joueurs de water-polo, mais qui s’impose au regard pour le renvoyer sur l’être qui le porte. « Ce n’est pas l’identique qui l’intéresse. C’est ce qui singularise quelqu’un. il choisit l’uniforme comme lieu de toutes les ambiguïtés » remarque David Benassayag, l’un des commissaires de l’exposition. Charles Fréger le dit de façon identique, de l’intérieur. « L’uniforme, on n’est jamais exactement dedans. » Et c’est cet inexactement qui crée la fascination qu’exercent ces photos. De cette répétition d’êtres si semblables émane une humanité qui saisit le spectateur. Le regard de ces individus clonés reste vivant, unique. Il accroche le visiteur, saisi par l’identité des identités, et retenu par l’unicité de chacune.

Commençons par laisser cet amateur de ses semblables tuer quelques légendes. Non, son père n’était pas légionnaire. Oui, l’uniforme, « au sens large de la communauté, du groupe » l’intéresse de façon exclusive. « Si on me demandait de photographier ces mômes (les enfants sumo de la série Rikishi, 2002-2003) ) en tenue du quotidien, ça ne m’intéresserait pas. Le vêtement m’intéresse parce qu’il est ritualisé, endosser un uniforme, c’est se fondre dans un groupe. Le groupe, c’est l’idée du masque. Il y a une partie qui communique avec l’extérieur. Et, à l’intérieur, on se fait croire qu’on est quelqu’un d’autre. Et on l’est, on le devient. »

A gauche, Short school haka. Au centre, les sumos de la série Rikishi

Poursuivons. Non, Charles Fréger n’est pas fasciné par l’ordre. « Je m’en fous. Je n’ai pas de fascination pour l’ordre, ni pour Leni Riefensthal. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt le rituel. » Charles Fréger n’est pas davantage le peintre de la fragilité adolescente. « Ce qui m’intéresse, c’est la communauté (bis). » Ces communautés qu’il est allé rencontrer dans « les loisirs, l’armée, ce sont forcément des jeunes. »

Charles Fréger est l’opposé du photographe reporter. « Je n’aime pas découvrir. Je sais exactement ce que je viens chercher. Photographier dans la rue, cela ne m’intéresse pas. Mes projets sont très uniformes et très systématiques, même regard, même lumière, même cadrage. J’utilise le flash pour l’uniformité de la lumière (encore l’uniforme). Cela me contraint à une sorte de territoire que j’emporte avec moi. Quand je sors les flashes, cela veut dire que je suis là. Je leur dis de ne pas sourire. Ils comprennent aussitôt qu’ils ne sont pas chez eux. Ma confrontation au groupe est forte, même sans dialogue. Il se passe parfois beaucoup de choses au moment d’une prise de vue, même rapide. »
Cette affinité pour les groupes privilégie des organisations polies par le temps jusqu’à paraître figées. « Avoir une voiture dans une photo, c’est abominable. Mes photos sont hors du temps. Je pourrais les refaire. Ce que vous voyez (les séries exposées à Cherbourg), c’est du old school, ce ne sont pas des communautés alternatives. Faire une série sur les punks, sur les gothiques, ça ne m’intéresse pas. » Le temps écoulé depuis ses premières photos confirme cette immobilité dans la durée. Les Majorettes (2000-2001) semblent figées dans une éternité acrylique. « C’est une de mes premières séries, quand j’étais aux Beaux-Arts, une série de 180 photos. Il y avait l’idée d’accumulation jusqu’à l’épuisement. J’avais en projet de toutes les photographier (dans la zone du Nord Pas-de-Calais). j’ai craqué au bout de 1 000. Le travail avec les majorettes a vraiment ouvert le champ d’une forme d’exploration. Ce que je montre, ce sont des trophées, des têtes de gens que je ramène avec leur approbation et celle de leur tribu. »
Water-polo (2000) est aussi une série du commencement. « J’ai fait défiler tout le monde dans les vestiaires en cinq minutes. Ils étaient fatigués et un peu inquiets. »Cette série reste l’une de ses préférées. « Mon icône, c’est le gardien de buts de l’équipe. »
Le sourire interdit surgit pourtant du visage des patineuses finlandaise (Steps, 2001-2002), figé jusqu’à sembler forcé. « C’est l’un de mes séries les plus systématiques. Les patineuses synchronisées, ce sont les majorettes de la glace. Je les ai photographiées de profil pour le côté image de propagande (Leni Riefensthal). Chaque fille se présente dans l’attitude de la gagnante. Elles ont une pose presque soviétique, le regard fort. Je les ai suivies pendant deux ans. Au bout d’un an, je les ai filmées. Je voulais vraiment savoir comment on fait partie d’une communauté (ter), comprendre autour de quelle mythologie se crée un groupe.
Empire (2004-2006), c’est un travail qui m’a vraiment épuisé. Je suis arrivé au bout de mon travail de prise de vues systématiques. Sur Empire, je me suis trouvé devant un tambour de 19 ans. Il avait fait le Kosovo et l’Irak. Au-delà de ça, il portait la tenue à la perfection. Et c’est ce qui m’intéressait. Il portait l’image d’une nation, d’une tradition. Mais ces soldats sont souvent juste des porteurs. » C’est le paradoxe de ce travail, la fascination de Charles Fréger pour les communautés fait qu’il les photographie sans limite, jusqu’à épuisement. Mais qu’il en fait sortir les singularités individuelles.
La série sur les Sikhs (Sikh Regiment of India, 2010), « est une évolution d’Empire. Ils portent des signes distinctifs strictement liés à leur culture et d’autres liés à l’héritage colonial. Je les ai fait poser devant des tissus que j’avais achetés avant ».
C’est sur Empire « que j’ai eu envie de savoir ce que c’est de porter l’uniforme. J’ai commencé à dessiner mon uniforme idéal avec ma devise » (en latin, traduite en français, elle dit: Avec mon désir, j’entre seul dans le cercle). Pour présenter ses photos, Charles Freger se met lui-même en tenue, performance ambiguë, fortement ambiguë, qui subjugue le public. « L’uniforme qu’il revêt est unique, il l’a fait dessiner et réaliser par un tailleur militaire. C’est un régiment dont il serait le seul membre. Plus un. Il en a fait réaliser un autre pour l’un de ses collaborateurs puisque pour faire un groupe, il faut être au moins deux » poursuit David Benassayag. Un uniforme avec brandebourgs et kilt, qu’il enfile face au public après être arrivé devant lui en caleçon. Le kilt a été enregistré à la Scottish Tartan authority. Il est unique. « Avec des couleurs qu’on retrouve dans mes photos. » Et pourquoi un kilt? « Pour la même raison qu’Amin Dada, pour l’exotisme. » Je n’ai pas dit que Charles Fréger est un peu fou, et je ne le dis toujours pas.

Revêtir un uniforme, une façon de rejoindre les groupes photographiés.

Charles Fréger photographie de plus en plus. « Il y a quelque chose de frénétique dans mon travail. Les choses sont en train de s’accélérer. Je travaille beaucoup plus qu’il y a dix ans. La confrontation est plus radicale. Je pense que je vais plus loin. Mes dernières séries m’ont permis de creuser.
Au départ, j’ai fait des portraits un peu uniformes, un peu scolaires. Puis, je me suis rebellé, j’ai repoussé le cadre. Après, j’ai redéfini mon travail avec Wilder mann. Mon travail n’a pas cessé d’évoluer, même si on ne s’en rend pas compte et si, sur le plan technique, il n’a pas évolué. »
Wilder mann montre effectivement un vrai changement. La notion de communauté ne s’identifie plus à un groupe organisé selon des règles visuelles explicites et des normes intériorisées, mais à des groupes indépendants les uns des autres, dispersés dans toute l’Europe, célébrant la fertilité selon des processus à chaque fois différents dans des cérémonies dont les acteurs sont masqués en bêtes et menaçants. Le décor et la façon de photographier ces acteurs sont aussi nouveaux, puisque Charles Fréger saisit ces acteurs en extérieur, et en mouvement, et non dans une pose frontale.

L’exposition cherbourgeoise s’appelle Seconde peau. Le titre n’est pas de lui, mais lui convient. « Quand on entre dans un groupe, le signe d’appartenance devient une peau. La première salle touche au sport, la seconde à la parade et la mascarade. En fait, tout est parade et mascarade.
J’aime associer les séries parce qu’elles se répondent. Je voulais avoir les haka (Short school haka, 2009) parce que j’avais les Wilder mann. Les photos de la série Empire, c’est vraiment un détail d’une série. » Ces séries sont distribuées dans l’espace de l’exposition de façon très différenciée. « Une image peut porter une série entière. Avec les Fantasias, avec les Sikhs, ça marche très bien. « 

Charles Fréger, Seconde peau, Portraits photographiques et uniformes. Le Point du Jour, centre d’art éditeur. Cherbourg. Exposition présentée jusqu’au 3 février 2013.

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