22 mars 2013

Antoine D’Agata ouvre les portes de l’enfer

Antoine D’Agata présente au Bal une rétrospective de son travail qu’il a intitulée Anticorps. Une présentation en forme d’accumulation finale, si j’ai bien compris les documents distribués aux visiteurs, qui indiquent que D’Agata fait ses adieux à la photographie pour se consacrer à la vidéo.

Cette exposition est l’une des plus fortes que j’ai vues ces dernières années.

Je suis allé la voir avec une curiosité méfiante. Depuis l’irruption de D’Agata dans le monde de la photo d’exposition, dans les années 90, avec ses images en noir et blanc argentique de bordels mexicains, ce photographe n’avait exposé que des photos qui m’avaient paru terriblement banales. Comme si la brutalité de ses premières images en monde clos l’avait épuisé au point de ne permettre aucune expression ultérieure forte.

La fascination pour ces images tenait beaucoup aux contraintes techniques de l’époque, aux limites de la pellicule noir et blanc. D’Agata en avait poussé la sensibilité jusqu’à priver les visages de toute reconnaissance, et ne laisser que des corps nus sans distinction étirés par le flou créé par des vitesses de prise de vue trop lentes pour figer des vies.
Mais le saisissement ne venait pas d’une maîtrise de la technique. Anders Peterson a traité le même sujet, à Hambourg, avec les mêmes contraintes techniques et ses photos ne sont pas comparables. Peterson a fait de la photo documentaire, D’Agata est au-delà du document. Il rentre dedans.
Ces contraintes, qui donnent leur personnalité à ces images, n’existent plus maintenant avec la photo numérique. D’Agata allait-il refaire du D’Agata en gérant la technique, ou continuer à faire du noir et blanc argentique comme Marc Pataut, dont j’ai vu une magnifique exposition au Point du Jour, à Cherbourg, il y a quelques jours ? D’Agata resterait-il le photographe d’une époque techniquement révolue et d’un monde unique, celui des prostituées ? Ce que j’avais vu de lui, après Mala Noche, me laissait craindre une répétition jusqu’à l’ennui.

Mes craintes étaient injustifiées. Plus que les nouvelles images de bordels, à peine colorées, au Cambodge, en Thaïlande (la violence de la pauvreté et du sexe vendu est partout semblable), c’est le travail qu’il a réalisé pour Magnum sur la Libye, sur la Palestine, qui m’a figé. Il a la même violence que ses photos mexicaines alors qu’il montre tout autre chose et qu’il le fait de manière totalement différente. D’une violence qui n’était que sociale dans ses images de prostituées mexicaines, donc exotique, gérable, aisée à mettre à distance, il passe à une violence globale. Ces images sont d’une brutalité inouïe et leur présentation accroît cette perception. Remarquablement mise en scène, cette exposition a fait du handicap du Bal, la surface insuffisante de son espace d’exposition, une force. La salle en sous-sol est saturée d’images, dans une répétition de la violence du monde qui fige l’attention. Il n’y a que des visages marqués, des voitures explosées, des villes détruites, des immeubles éventrés, des corps mis à nu et, au delà du nu, démembrés, dépouillés jusqu’à l’os. Je me reprends, il n’y a pas que ces images, elles sont complétées par des scènes également répétitives de la banalité de nos vies. Des morceaux de façades d’immeubles à Groninge, des alignements d’ouvriers photographiés de dos dans leur face à face avec leur machine à Saint-Etienne, des migrants rendus également anonymes et solidaires par la prise de vue, viennent compléter le tableau, sans pouvoir le modifier. Au contraire, ces images complémentaires sont comme aspirées par le malheur.

Comme je le fais régulièrement, je conseillerai de ne pas lire la prose du commissaire d’exposition. Je l’ai perçue comme un exercice vaniteux de mise en valeur de celui qui écrit et non de celui qui est exposé. Une épreuve d’écriture pour le lecteur, tant les poncifs intellectuels du temps saturent le propos jusqu’à donner l’impression, dans ce recours laborieux aux figures incontournables de la pensée contemporaine, que le commissaire n’a rien ressenti devant les images qu’il prétend mettre en valeur, que la prétention a remplacé la sensibilité.

Antoine d’Agata, Anticorps, jusqu’au 15 avril
Le Bal
6, impasse de la Défense
75018 – Paris
Métro Place de Clichy, lignes 2 et 13
Bus 54, 74, 81, arrêt Ganneron
Ouvert du mercredi au vendredi de 12 h à 20 h, le samedi de 11 h à 20 h, le dimanche de 11 h à 19 h, nocturne le jeudi jusqu’à 22 h

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