15 avril 2014
Cartier-Bresson, notre maître
Pour nous, gens de générations passées, l’image photographique n’a pas été une multitude de présences multiformes saturant l’espace en permanence. Sa création n’a pas été un geste anodin, répété électroniquement au long de nos journées.
Jusqu’à l’apparition du numérique et sa généralisation, il y a à peine plus d’une décennie, la photographie était un acte qui supposait une intention puisqu’elle imposait un effort. Certes, on pouvait faire de la photo facilement. Mais il fallait toujours acheter des pellicules, les mettre dans un appareil, puis les enlever et les faire développer. Au-delà de cette pratique familiale minimale, c’est-à-dire lorsqu’on faisait des photos, de la photo, il fallait une culture et un savoir technique.
Ce temps est révolu, plus que révolu, oublié, remplacé par le faux clic du smartphone inlassablement actionné, seule référence à la photo du passée. L’image est partout toujours, instantanée.
Pour nous, artisans d’un autre temps, regarder les photographies de Cartier-Bresson, c’était comme apprendre l’alphabet lorsqu’on est enfant. C’était acquérir l’accès à l’écriture des images.
En cela, Henri Cartier-Bresson fut notre maître à l’égal de Picasso, plus peut-être encore que Picasso, puisque nous faisons tous des images quand nous ne peignons pas tous des Guernica.
Je suis donc allé voir l’exposition que le Centre Pompidou consacre à mon maître avec un mélange d’intérêt et de suspicion. Intérêt parce que, malgré la formidable et destructrice évolution de la photographie, entre geste ordinaire et acte culturel, les images de Cartier-Bresson restent l’une de mes références. Suspicion parce que j’imaginais ne plus avoir rien à apprendre sur Henri Cartier-Bresson, et de Henri Cartier-Bresson et que, échaudé par le recyclage périodique des maîtres, qui induit souvent une relecture de leur travail sentant plus la tentative de mise en valeur du commissaire d’exposition que de l’artiste, je craignais d’être confronté à un nouveau lessivage culturel.
Je me réjouis de constater que je me suis totalement trompé.
Je me trompais sur tout. Bien sûr, je connaissais une grande partie des 500 documents qui sont présentés. Ils font partie de ma culture, comme mon éducation catholique et mon obsession de l’égalité républicaine acquise à l’école publique. Revoir ces images, en voir d’autres, les voir ensemble, c’est autre chose et plus qu’un retour vers le passé. C’est réapprendre ses tables de multiplication, réciter son alphabet sans une hésitation, retrouver l’enthousiasme de l’apprentissage primaire. C’est revenir aux sources, à une forme d’absolu.
Je me trompais aussi sur la mise en scène et en perspective. Je craignais une accumulation laborieuse conduisant à la saturation. Il n’en est rien. Les textes d’accompagnement sont sobres, lumineux. Le cheminement est efficace. Cette exposition est un bonheur d’intelligence. Que Clément Chéroux, son commissaire, en soit remercié.
Voir, revoir ces images, je l’ai dit, c’est reprendre l’apprentissage du regard à la base. C’est fascinant.
Je ne vais pas paraphraser les panneaux d’explication. Ils sont plus efficaces que je ne le serai jamais.
Juste livrer quelques réflexions.
Constater qu’il n’y a pas un Cartier-Bresson, mais plusieurs (cela, l’exposition le dit). Ils sont tous identifiables.
Il n’y a pas une construction photographique type, même si des constantes existent (bien expliquées dans l’exposition). Il y a une curiosité et une malléabilité du regard. Cartier-Bresson est un photographe du regard sur les autres.
Par les temps cyniques qui sont les nôtres, il n’est pas désagréable de voir que ce grand bourgeois fut un militant de la justice sociale, expression aussi méprisée aujourd’hui que ceux qui pourraient en revendiquer le bénéfice.
J’ajouterai un commentaire sur les conditions de la construction de cette oeuvre, avec la fascination d’un pauvre qui voit passer des riches. Henri Cartier-Bresson a trouvé dans son berceau l’intelligence (il n’est pas seul, d’accord). Il a aussi trouvé la fortune familiale (là non plus, il n’est pas le seul, mais la plupart de ses semblables n’en font rien). Et cela change beaucoup de choses. Lorsqu’on suit son parcours, que l’exposition explique très bien, on ne peut qu’être fasciné par l’avantage que donne cette aisance. Voyager, partager des rencontres, ne pas avoir à compter son temps lorsque ces rencontres se faisaient puisque tout était payé, travailler comme l’on fait la fête, dans une forme d’ivresse, et non en en supportant le fardeau, rend la vie simple. Je ne dis pas que Henri Cartier-Bresson ne serait pas devenu le photographe qu’il a été s’il avait dû devenir apprenti boulanger à 13 ans. Je ne peux m’empêcher de penser que cela aurait été plus difficile pour lui. Il me revient cette phrase de Saint-Exupéry, voyageant en train avec des réfugiés d’Europe centrale, sur ces Mozart assassinés.
Cette exposition est simplement exceptionnelle. Il faut aller la voir. Ce n’est pas simple tant l’afflux de visiteurs est grand. Mais l’imperfection imposée au regard par une visite trop partagée doit être acceptée comme l’expression d’une célébration. Qu’une telle masse de gens se pressent à cette exposition me rassure sur notre société.
Henri Cartier-Bresson, au Centre Pompidou, Paris. www.centrepompidou.fr
Jusqu’au 9 juin 2014
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