12 janvier 2011
David Goldblatt, photographe politique
Pendant quarante ans, David Goldblatt a photographié le racisme ordinaire de son pays, l’Afrique du Sud. Pas la puissance oppressive de l’appareil d’Etat, mais le quotidien de cette société dominée par les Blancs. Il suinte une tension permanente de ces photos toujours paisibles, d’autant plus forte qu’elle ne s’exprime jamais clairement, celle de la société sud-africaine de la ségrégation raciale.
Ces images sont d’une violence terrible sous la banalité des vies qu’elles montrent, ordinaires dans un monde où le Noir est ramené à une utilité domestique, à un statut d’être hybride, également distant du boeuf du chariot de l’épopée boer que du Blanc qui le conduisait.
Ces photos sont restée inconnues du public jusqu’au tournant du XXIe siècle. Les premières expositions datent de la fin des années 70 à New York, des années 80 à Paris. Mais la reconnaissance publique est venue un demi-siècle après que Goldblatt ait commencé son travail, et après que le système qu’il a photographié sans relâche ait sombré. Il est incroyable que ces photos aient pu traverser tout le combat anti-apartheid sans être abondamment montrées, alors que la presse occidentale donnait un large écho aux images immédiatement violentes de la répression policière des populations noires.
Après l’effondrement du régime institutionnalisé de relégation raciale, Goldblatt a fixé l’évolution de la ville où il a choisi de vivre, Johannesburg, dans son double mouvement de mélange et de séparation des communautés. Une ville fragmentée, selon son propos, une ville dont la violence est une composante permanente. Récemment, il a publié un livre sur des ex-offenders, des condamnés pour crimes et délits ayant retrouvé la liberté. Il les a photographiés sur les lieux de leur acte, et leur a demandé d’en parler. Ce travail a rencontré un large écho. Je ne fais que l’évoquer, je ne l’ai pas encore vu, l’exposition que la Fondation Cartier-Bresson lui consacre ouvrait aujourd’hui.
David Goldblatt était présent à Paris à cette occasion. Je suis allé l’écouter, ce soir, au musée d’art et d’histoire du judaïsme, rue du Temple. Goldblatt ne se définit pas comme Juif, mais comme Sud-Africain. La volonté de récupération par la communauté des juifs, si elle existait, et je crois qu’elle existait, a tourné court. Goldblatt est un homme de l’universel, dont toute l’oeuvre, justement, est une dénonciation des ségrégations, des communautarismes.
Un jeune homme aimable, Clément Chéroux, venu du Centre Pompidou voisin, où il exerce des fonctions éminentes dans le domaine de la photo, n’a pas posé les questions que j’attendais sur le messianisme politique de ce travail, et sur son impact sur la population sud-africaine. J’aurais aimé que Goldblatt parle de ce combat solitaire et incompris au moment où il le menait, qu’il le fasse avec le recul de l’âge, du temps et de la consécration. Il l’a fait indirectement. En parlant de la violence de l’Afrique du Sud, et de l’éclatement, de la fragmentation, de Johannesburg. En évoquant son travail sur les ex-offenders. En évoquant cette société de la surveillance, où il ne pouvait pas photographier des boîtes de haricots dans un studio (Goldblatt a survécu sous l’Apartheid en faisant de la photo publicitaire) sans que la Securitat en soit informée. J’emploie volontairement ce terme de la dictature roumaine tant les images sont semblables. Pour avoir connu (en touriste) la RDA, je suis frappé par la similitude des régimes policiers.
Une question tracassait l’animateur, d’un autre ordre. Quel effet cela produit-il sur un ego humain (je traduis librement ses propos) de passer du statut de photographe (j’ai entendu de besogneux de l’image reproduisant une réalité) à celui d’artiste (donc de créateur, d’être proche de Dieu). Godlblatt ne comprend pas cet art qui fait varier la valeur d’un document photographique selon l’époque où il a été tiré, indépendamment de sa force visuelle et de son impact social. Goldblatt est photographe, n’entend pas être autre chose que photographe, témoin unique d’une oppression politique aujourd’hui disparue, d’une division sociale et raciale, toujours actuelle.
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