21 novembre 2013
Depardon n’est pas mort
Raymond Depardon est entré au Panthéon de la photographie il y a une dizaine d’années et n’en est pas ressorti. Je ne me souviens pas de l’incident qui a provoqué sa canonisation prématurée. Mais elle n’a pas été ratée.
Le chanoine Depardon, homme fin saisissant bien la vanité des choses et des autres, n’a pas raté cette opportunité de valoriser le capital d’admiration qui lui avait été soudain attribué. Il est désormais un artiste adulé du grand public et de la technocratie culturelle, tout en continuant à être un artisan de la photographie. Du grand art.
Les manifestations d’hommage se succèdent à rythme soutenu, à la sortie de ses films (et même de celui de sa femme, Claudine Nougaret) et au fil des expos qui offrent aux lettrés épris de bel ouvrage les grands messes où il pourront exprimer leur foi dans l’art et leur admiration pour ses grands prêtres.
Singularité du personnage et preuve de sa place atypique dans le monde de la photographie, c’est la Fondation Cartier, et non la Fondation Cartier-Bresson qui est la plus empressée à lui ouvrir ses espaces. Cette Fondation Cartier est un lieu un peu vide de l’art encensé par les hebdomadaires, vivant de l’air du temps et sur cet air du temps, faisant dans la mode, pour résumer son choix culturel. La Fondation Cartier-Bresson porte l’héritage du maître, qui fut celui de Raymond Depardon (qui fut notre maître à tous, à nous qui avons eu 20 ans et de grandes convictions entre 1950 et 1980). Et cet héritage a de la densité. Depardon y aurait sa place, (je le dis de toute ma suffisance sans pouvoir, je ne suis pas administrateur de cette fondation). Mais cette place serait étroite. Depardon siègerait à égalité avec ceux qui l’ont précédé dans ce lieu de la reconnaissance de ses pairs. A la Fondation Cartier, il trône sans égal.
Le dernier des hommages rendus à Raymond Depardon l’est au Grand Palais, qui est la Basilique Saint-Pierre de Rome de l’art à Paris. Un hommage enserré entre une rétrospective de l’excellent peintre Jules Vallotton et une exposition consacrée à Miss Dior. Je ne connaissais pas cette miss artiste. Je précise, en constatant, avec un étonnement accru par la longueur de la queue qui tentait d’y accéder, que, des trois expositions, c’est celle qui attire le plus de monde. Et du beau monde. Le spectacle était peut-être dans l’aile ouest du Grand Palais. Il l’était assurément dans la rue, dans cette concentration de jeunes élégantes attendant patiemment sous la pluie hivernale. Un alignement de beautés et de jeunesse qui ferait, aurait fait, rêver l’amoureux transi qu’est, que fut, Depardon, et confirme que Paris est vraiment une belle ville peuplée de belles femmes.
J’ai déjà dit sur ce cahier de mes humeurs tout le mal que je pense du noir et blanc, pratique paresseuse parce qu’esthétisante et moralisatrice de la photographie. J’exclus Depardon, le Koudelka des origines (son dernier Wall est d’une grisaille absurde qui tue la force des cadrages), Goldblatt, Don Mac Cullin, de ma critique. Mais pas Salgado qui s’est toujours compromis avec l’esthétisme. Les photos de cette génération sont en noir et blanc, et ne peuvent être qu’en noir et blanc, c’est aussi évident que le ciel est gris à Paris l’hiver que les Champs Elysées voisins sont une avenue d’une prétention absolue.
C’est l’heureuse surprise de cette exposition. Depardon n’était pas condamné au noir et blanc. Il voit la couleur, il l’utilise, il la met en valeur. Et quand il prend le temps d’attendre la lumière, ou qu’il a la chance qu’elle soit là, cela donne un résultat remarquable. Son reportage à Glasgow en 1980 a la force des photos sandinistes de Susan Meiselas, ma référence absolue du reportage en couleurs. Ces photos furent prises dans un tout autre contexte, je le précise. Les Ecossais n’étaient victimes que d’une guerre sociale, celle que les riches mènent contre la classe ouvrière, qui s’étend désormais avec violence à toute l’Europe continentale. Le photographe qui photographiait les victimes de ce conflit ne se mettait pas en danger. Les Sandinistes menaient une guerre de libération armée contre leurs oppresseurs enrichis et les balles volaient bas, haut, dans tous les sens.
Je ne dis pas cela pour contester le courage de Raymond Depardon, qu’il a montré dans d’autres circonstances.
Je le dis pour évoquer le deuxième opus de cette exposition, le voyage à Beyrouth. Beyrouth qu’il a photographiée en noir et blanc lors de la Guerre du Liban, ces photos, notamment celle du phalangiste courant sous la mitraille, sont reconnues. Mais il a aussi photographié la Guerre du Liban indirectement et en couleurs, et ce Moment si doux présente des photos faites alors. Des images très évocatrices, très fortes, avec une belle maîtrise là encore de la lumière. Ce qui n’est pas le cas pour ses photos les plus récentes. Notamment celles faites en Afrique, où il sature les couleurs. Il le fait faute de les mettre en valeur par l’éclairage, par manque de temps, j’imagine. La lumière est plate pratiquement toute la journée en Afrique, il faut beaucoup de temps, de ce temps qu’il n’a pas mesuré dans ses reportages africains, pour la saisir quand elle est là. Je pense que l’artiste Depardon n’a plus le temps d’attendre, ou ne sait plus prendre ce temps. D’où cette évolution vers des photos plus colorées, toujours bien composées, mais qui n’ont plus la sensibilité, la force, de celles de Beyrouth et de Glasgow. Et surtout qui n’ont plus de sens, celui-ci ayant été remplacé par du visuel, de l’esthétique. En couleurs aussi, on peut être paresseux faute de prendre le temps d’attendre l’instant décisif.
Que les 150 photos exposées soient d’une force inégale n’enlève que marginalement du plaisir à leur découverte. Un plaisir qui suscite immédiatement le regret que Depardon ait si peu pratiqué la couleur. Il ne pouvait pas, victime des contraintes techniques des journaux de l’époque de ses reportages d’actualité, qui imposaient le noir et blanc. Raymond Depardon a sans doute été victime aussi, comme tant d’autres, d’une lecture absurde du mythe Cartier-Bresson, mythe qui a fait de la réalité technique de la photographie au Leica depuis les années 30 un choix esthétique délibéré. A voir ses photos récentes, Depardon s’est enfin libéré de ce carcan.
Il ne l’est pas encore de l’autre, celui tenant à sa rupture avec ses origines paysannes, les textes qui accompagnent les photos au Grand Palais ne laissent aucune illusion sur son état mental. Et c’est dommage, parce que la ferme du Garet, en couleur ou en noir et blanc, on finit par s’en lasser.
Raymond Depardon: un moment si doux, exposition réalisée avec le concours actif du photographe (qui écrit comme il photographie, remarquablement, mais son côté exaspérant d’insatisfait plaintif s’exprime davantage dans les textes que dans les photos). Ont également participé à cet hommage pre-mortem la Réunion des Musées nationaux et l’Agence Magnum. On ne fait pas mieux comme parrains pour un enterrement de grande classe. Mais je le répète, Depardon n’est pas mort.
L’exposition est visible jusqu’au 10 février. Toute la boutiquerie culturelle est sortie pour l’occasion, livre catalogue, cartes postales, DVD. Du bizness culturel… Raymond Depardon saisit toujours remarquablement l’air du temps.
Si quelques lecteurs sont arrivés au terme de ce billet long comme un trajet en micheline en Haute-Loire et veulent en lire plus, je leur signale que j’ai commis deux autres commentaires sur Raymond Depardon: Depardon encore, paru le 5 février 2013, consacré à Profils paysans: http://uneimagejuste.blogspot.fr/2013/02/depardon-encore.html; Depardon, une certaine idée de la France, publié le 25 octobre 2010, après la visite de l’exposition Depardon à la BNF: http://uneimagejuste.blogspot.fr/2010/10/depardon-une-certaine-vision-de-la.html. J’ai également évoqué la relation de Depardon aux femmes dans un billet consacré à un amoureux d’un autre type, Claude Nori, dans mon commentaire de la rétrospective que la MEP a consacrée à ce dernier, billet publié le 13 septembre 2012: http://uneimagejuste.blogspot.fr/2012/09/claude-nori-leternel-adolescent.html.
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