18 novembre 2012
Paul Graham, une image incertaine
Je ne suis pas allé à Paris Photo et je n’irai pas. Donner 28 euros à une manifestation commerciale, où le critère de choix des œuvres présentées est leur valeur marchande, non. J’ai bien entendu que Paris Photo a redonné à Paris la première place sur le marché de l’art photographique. Très bien. Et alors? Moi, dans « marché de l’art photographique », j’entends d’abord « marché ». Le capitalisme étant si hégémonique dans les esprits aujourd’hui (oui, je parle de la même chose que le sinistre Barroso, du libéralisme qui, appliqué vigoureusement, doit sauver le malade Grèce en le dépouillant de tout), il s’introduit dans tous les mondes où il est possible de gagner de l’argent. Et l’art photographique n’échappe plus à ce mouvement. Donc, aller voir des photos pour leur valeur marchande, non. Je fais ce choix du refus en étant convaincu qu’il y a de très belles choses à voir à Paris Photo. On ne se met pas galeriste sans une certaine dose de culture.
De plus, la photo encadrée peut m’ennuyer. Je partage le point de vue de David Goldblatt, dont je ne dirai jamais assez à quel point il suscite mon admiration, en tant que photographe, et comme homme doué de raison: « ce n’est pas l’objet photo qui présente un intérêt, c’est l’image » (je cite de mémoire, j’irai chercher la citation exacte quand j’aurai un peu de temps libre). Que des photos acquièrent de la valeur par la date de leur tirage me paraît simplement absurde. Même si les tirages or et platine du XIXe siècle sont admirables (et les tirages froids sur les papiers des années 70 exécrables), voir une image forte sur un écran d’ordi m’intéresse davantage qu’une image faible en tirage ancien.
Exit Paris Photo, j’en viens à Paul Graham. J’avais noté qu’il était exposé au Bal. Une pleine page dans le Monde, de Claire Guillot, m’a convaincu que la visite à cette exposition devait se faire de toute urgence.
J’y suis allé en espérant découvrir un nouveau Goldblatt, justement. Je ne l’ai pas vu.
Avant de parler des photographies, je vais cerner le lieu. Le Bal est un espace d’exposition définitivement trop petit, pour utiliser une expression empruntée à l’anglais châtié dont use Graham. Il n’est pas possible de se faire une idée juste d’une oeuvre d’une vie, en voyant deux à trois dizaines d’images. Je l’avais déjà constaté pour Chris Killip, c’est encore plus évident avec Paul Graham. Il m’est donc difficile de critiquer une oeuvre que je n’ai qu’entrevue. Accessoirement, il y avait, samedi, un entassement de touristes culturels d’une densité égale à celle du château de Versailles au mois d’août qui ne facilitait pas la vision des photographies exposées.
Paul Graham présente au Bal une série de photos faites dans l’équivalent anglais des Pôle emploi français au début des années 80. Je renvoie à la mise en perspective qui en est faite dans la plaquette de présentation, qui me paraît expliquer très justement le but du photographe: montrer la déchéance des travailleurs sans emploi dans les lieux où ils viennent en chercher. La démarche de photographier des pauvres dans les lieux de leur humiliation n’était pas exactement nouvelle, le lieu et la façon de la mener l’étaient. Interdit de reportage, Graham a volé ces images, dit la légende dorée du photographe exposé, qui est sans doute vraie. De cette contrainte vient l’imperfection des cadrages, des mises en scène. Malgré ces faiblesses, ces photos gardent une force évocatrice qui autorise la référence, abondamment utilisée, aux oeuvres iconiques de la photographie de reportage social. L’autre particularité de ces photos, beaucoup mise en avant par les commissaires de l’exposition, est l’utilisation de la couleur. Cette question n’étant toujours pas réglée, le rappel n’est pas absurde. Je le redis, Henri Cartier-Bresson et Walker Evans ont réalisé leurs reportages en noir et blanc parce que la pellicule couleur n’existait pas. Je suis persuadé qu’ils auraient utilisé la couleur s’ils l’avaient pu. Perpétuer la pratique du noir et blanc aujourd’hui, c’est de l’esthétisme, une faute morale quand il s’agit de reportage social. Ce conformisme de la référence au premier degré à des clichés du passé est si fort qu’il faut continuer à le dénoncer.
Pour en revenir aux quelques images de Paul Graham présentées au Bal, elles sont à la mesure de la situation des chômeurs anglais de l’ère Thatcher, dures. Mal cadrées, certes, puisque volées, mais violentes. Mais si peu nombreuses que la question de la qualité du reportage, la notion même de reportage, restent en suspens.
La deuxième partie de l’exposition, au sous-sol, présente quelques diptyques de la série The Présent. Là encore, faute d’images en nombre suffisant, la série ne fonctionne qu’imparfaitement. L’enthousiasme du commissaire d’exposition, pour les présenter, d’un lyrisme nord-coréen, m’est incompréhensible. L’idée de photographier un lieu, en prenant deux ou trois photos à la suite (même décor, changement de personnages) est tout sauf originale. Et là, la faiblesse technique de l’image est un problème. Qu’elle soit voulue, comme le prétend la plaquette de présentation, c’est possible. Mais cela n’a pas de sens. M. Graham, je vous suggère de passer au capteur FF et de pousser la sensibilité de votre appareil pour gagner de la profondeur de champ. Et un minimum de cadrage ne nuirait pas. Que vos photos des Pôle emploi anglaises du début des années 80 soient médiocres, on l’admet, il y avait des raisons à cela. Que des images de rues new-yorkaises en 2011 soient pourries par des flous de premier plan, non.
J’en reste là du persiflage technique pour passer au commissariat culturel aux affaires photographiques. Comment justifier un tel enthousiasme de la gent culturelle et des médias associés pour Paul Graham? Il y a entre Graham et ceux qui l’exposent ce que j’appelle une connivence Bourguedieu. Christophe Bourguedieu fait des photos dont je ne comprends ni le but, ni le sens. Mais il est si convaincant dans leur présentation qu’elles deviennent séduisantes, parlantes. Évidemment, le discours épuisé et le discoureur parti, les images redeviennent ce qu’elles n’ont jamais cessé d’être, oubliables. Il en est de même pour Graham. Un commissaire d’exposition n’a d’existence que par son catalogue et sa plaquette de présentation. Il n’a pas besoin d’images, mais de sens, de texte. Et ceux-là, Graham les fournit magnifiquement. Cet homme a un vrai talent pour l’écriture. Pour la photographie, je demande encore à voir.
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